lundi 22 mai 2017

Sapir : "Le souverainisme est une force dominante"



Jacques Sapir est spécialiste de l'économie russe et directeur de recherche à l'Ehess.

Le Point.fr : Après une campagne présidentielle, ô combien houleuse, l'heure est aux explications. Ainsi Éric Zemmour vous accuse d'avoir « géré le cerveau de Florian Philippot ». Est-ce donc de votre « faute », Jacques Sapir, si le FN a ainsi mis l'accent sur la question de la souveraineté, notamment monétaire, au détriment des attentes identitaires ?
Jacques Sapir : L'accusation est d'un ridicule achevé. Tout d'abord, je ne pense pas que ce soit une « faute » d'avoir mis l'accent sur la souveraineté, bien au contraire. Cela a permis, avant que Marine Le Pen ne s'embrouille et se prenne les pieds sur la question de l'âge de la retraite et sur la « monnaie commune », à sa candidature d'être créditée de plus de 40 %, un chiffre qui semblait inimaginable du temps de Jean-Marie Le Pen. Mais, elle a fait 33,9 % en définitive. Il faut donc s'interroger sur l'effondrement de la dernière semaine de campagne et cet effondrement semble largement lié non pas tant à la ligne « souverainiste », mais à une incapacité à en assumer la cohérence.

Ensuite, si j'avais en quelque manière que ce soit « géré » le cerveau de Philippot, ce qui soit dit en passant est assez injurieux pour cette personne, j'aurais dit de se méfier comme d'une peste de cette logique des deux monnaies. C'était un piège. La réalité est que l'on doit sortir de l'euro et après, seulement après, regarder la possibilité de coopérations monétaires avec nos partenaires. La « faute » a donc été de brandir des termes et des raisonnements que l'on ne comprenait pas. Et, si l'on voulait le faire, et non pas les agiter comme des marqueurs politiques et idéologiques, il fallait chercher à en maîtriser au moins les rudiments.

Dans un texte publié sur votre blog, vous faites du discours identitaire un « courant » du souverainisme. N'est-ce pas plutôt une idéologie à part entière ?
La question de l'identité fait partie des questions qui animent les courants souverainistes. Elle est légitime, en particulier sur l'identité culturelle et historique. D'ailleurs, le grand historien Fernand Braudel a écrit sur ce sujet un fort beau livre, L'Identité de la France. Il montre comment l'identité s'est construite petit à petit. Il n'y a donc rien de scandaleux de se réclamer d'une identité de la France, et de ce point de vue la sensibilité souverainiste identitaire est parfaitement admissible. Mais elle peut conduire à des dérives racistes. Or, ces dérives aboutissent à nier l'existence du peuple comme corps politique, en cherchant à le diviser sur des bases ethniques, voire religieuses. Cela est contradictoire avec la notion de souveraineté, comme je l'ai montré dans mon ouvrage Souveraineté, démocratie, laïcité (Michalon). Le souverainisme s'oppose radicalement à deux idéologies, celle cherchant à fonder la communauté nationale sur des races et celle cherchant à la diviser en communautés séparées et distinctes. Le refus absolu du racisme doit s'accompagner d'un refus tout aussi absolu du communautarisme. C'est l'essence même de la cohérence souverainiste.

Le souverainisme a-t-il un avenir tant que Marine Le Pen en sera la principale incarnation ?

Je n'en sais rien. Nous savons que les femmes et les hommes politiques ont une résilience importante, qui leur permet de rebondir après des échecs spectaculaires. Ce que l'on peut dire néanmoins, c'est que Marine Le Pen doit une explication à ses électeurs. Elle doit cette explication moralement, tout comme elle la doit politiquement. Rien ne serait plus pernicieux et aussi plus destructeur que l'illusion d'un retour au statu quo ante. Elle doit donc une explication sur ses retournements de dernière heure, sur son comportement pendant le débat télévisé qui l'a opposée à Emmanuel Macron. Elle doit aussi préciser sa position de manière claire et sans détour, sur la question du racisme pour mettre fin aux porosités avec ceux que l'on appelle les « identitaires ». Des erreurs et des fautes ont été commises. Quelles leçons en tire-t-elle ? Une telle explication, si elle est sincère, pourrait lui permettre de retrouver la confiance d'une grande part de ses électeurs. Mais plus l'explication tardera et moins elle sera crédible pour un grand nombre d'entre eux.

Depuis toujours, on entend dire qu'une « malédiction » frapperait les souverainistes. N'ont-ils pas seulement , contrairement à Philippot, renoncé à faire de la politique, préférant les amphithéâtres parisiens aux tréteaux provinciaux ?

Florian Philippot est un souverainiste qui fait, en effet, de la politique. De nombreux responsables, cependant, ont du mal à assumer leur souverainisme, c'est une évidence. Ce dernier est cependant bien réel. Je ne pense pas que Jean-Luc Mélenchon se définirait comme souverainiste et pourtant, selon l'ensemble des critères que l'on peut retenir, il fait indiscutablement partie de la mouvance souverainiste. Je suis d'ailleurs frappé par la montée de ce sentiment souverainiste chez les étudiants et les lycéens, et j'en reçois tous les jours de nombreux témoignages. Après, il est certain que la mort de Philippe Séguin et le retrait progressif de Jean-Pierre Chevènement ont privé le souverainisme d'une figure de référence. C'est dans l'ordre des choses. Il ne reste plus de cette génération que Marie-France Garaud. De nouveaux visages vont apparaître et c'est très bien comme cela. Par ailleurs, tout mouvement politique a besoin de militants, de responsables, mais aussi de ceux qu'Antonio Gramsci appelait les « intellectuels organiques ». Et c'est à ce niveau-là que je perçois mon action. Le souverainisme est sorti vainqueur du premier tour de l'élection présidentielle et il s'est affirmé comme une force dominante culturellement. Il reste, et – je le concède – ce n'est pas rien, à trouver la formule qui lui permettra d'être désormais politiquement vainqueur.

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