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| "Tsar" et Strelkov |
Voici le dernier article écrit par Youri Iourtchenko avant son arrestation :
(Traduction :
Laurence Guillon)
Un collègue correspondant de guerre m’appelle : « Tu connais le «
Tsar »? – « Oui ». – « Qu’est-ce que tu peux m’en dire ? C’est quel
genre de type ? »
Beaucoup de gens posent cette question, en ce
moment. Et je peux dire tout de suite sans me tromper que celui qui me
pose cette question est soit quelqu’un qui est arrivé au Donbass par
hasard, soit quelqu’un qui n’est pas depuis longtemps dans les Forces
Républicaines. Parce que celui qui a un peu servi ici, vécu ici,
combattu ici a entendu ce surnom d’une manière ou d’une autre. L’un
commencera à vous raconter que le « Tsar », c’est l’un des meilleurs
commandants de Strelkov, et que beaucoup s’efforcent d’entrer dans sa
division, l’autre quelque histoire héroïque liée au « Tsar » de la
période de Slaviansk, le troisième que c’est « un mec normal bien de
chez nous », qu’on peut toujours aller trouver pour un conseil : le «
Tsar » est lui-même du cru et les problèmes locaux lui sont familiers et
compréhensibles…
Il a grandi comme un gamin de la région de
Lougansk, il allait à l’école, se battait, tombait amoureux et ne rêvait
pas de carrière militaire, il aimait les arts martiaux et rêvait de
devenir entraîneur de judo, mais pas n’importe lequel, entraîneur pour
enfants. C’était un gars persévérant, et il réalisa son rêve : pendant
20 ans, il pratiqua son métier bien-aimé, il enseignait le judo aux
gamins et aux gamines de la ville de Slaviansk, il le faisait avec
plaisir et n’aurait jamais cru lui-même qu’il devrait échanger
brusquement sa profession paisible contre celle de défenseur de la
Patrie.
La Patrie du « Tsar », c’est le Donbass. Et il avait
tout, en quelque sorte, dans cette Patrie : un travail intéressant, une
famille, un domicile (même à crédit), une voiture (même si elle n’était
pas super classe), dans l’ensemble, tout se déroulait semblait-il
normalement. Mais l’Euromaïdan se rua dans sa vie, et l’obligea, ainsi
que son frère, et beaucoup de leurs amis en Ukraine (et pas seulement en
Ukraine) à oublier pour l’instant sa profession et à s’en approprier
vite une autre, le métier des armes. Quand il apprit le 12 avril que les
habitants de Slaviansk, parmi lesquels se trouvait son jeune frère,
s’étaient emparés du siège du Service municipal du Ministère des
Affaires intérieures et du SBU, il est tout de suite allé à leur
secours. Et il n’est plus revenu dans sa salle de sport. Il a trimballé
comme tout le monde des sacs de sable, construit des barricades, gardé
les postes de blocage, effectué des missions de reconnaissance… A ce
moment-là, il a attiré l’attention de « Strelok » (NDT: colonel Igor
Strelkov) autour duquel se rassemblaient les premiers défenseurs de
Slaviansk : les renseignements livrés par le groupe du « Tsar » étaient
les plus exacts et les plus fiables (ici, bien sûr, se manifestait le
fait que le « Tsar » « travaillait » sur sa propre terre dont il
connaissait chaque sentier secret et chaque coin perdu. Slaviansk devint
pour beaucoup une excellente école, le « Tsar » et son équipe ne firent
pas exception, ils s’acquittèrent brillamment des missions de
reconnaissance et de sabotage confiées par le commandement de la
garnison de Slaviansk… Le « Tsar » domina vite une science pour lui
nouvelle, celle de la guerre : il apprit à utiliser le « blindé », la
technique de combat, à interagir avec l’artillerie, à anticiper et
deviner les coups de l’ennemi… Il reconnut tout de suite dans le «
Premier » (Strelkov) un talent de chef de guerre et « observa » beaucoup
de choses auprès de lui pendant ces quatre mois. Un homme vraiment doué
apprend toujours et avec tout le monde. C’est justement le cas de «
Tsar » : il ne perd pas sa couronne « royale » quand il « saisit »
quelque chose chez des combattants beaucoup plus jeunes que lui, comme
chez le commandant de la compagnie d’Ilovaïsk « Ghivi », entrant dans
la brigade générale du « Tsar ». C’est en effet son « école de Slaviansk
» et celle de ses camarades les commandants, que Strelkov avait à
l’esprit lorsqu’il dit que les gens venus des professions civiles se
faisaient plus vite à la guerre que les gradés…
Il y a des
sujets que le « Tsar » n’aime pas aborder. L’un d’eux est la retraite de
« l’armée de Strelkov » de Slaviansk (qui lui était devenue chère
depuis longtemps). C’est un sujet pénible. Et pas seulement pour le «
Tsar » mais pour tous les gars de Strelkov. Bien que le « Saint-Georges »
ait été accroché à la poitrine du « Tsar » justement à cette occasion.
Il n’est pas allé chercher sa famille pour la sortir de Slaviansk, sa
femme blessée et sa fille de 9 ans, car il était à ce moment-là
indispensable à ses combattants pratiquement encerclés : il a fait
sortir sains et saufs près de 150 hommes. Plus tard, il a quand même
sorti aussi sa famille de Slaviansk occupée par l’armée ukrainienne…
Pendant presque un mois et demi la brigade générale du « Tsar » a
assuré la défense de Chakhtiersk , et plus exactement de toute la région
: Ilovaïsk, Mospino, Khartsyzsk, Krasnyi Loutch, Mioussinsk et autres
agglomérations depuis Larino jusqu’à Krynki… A Chakhtersk « régnait » la
même atmosphère qu’à Slaviansk, la même proximité, la même unité. Les
cosaques aussi bien « qu’Oplot » et les « gars de Strelkov »
travaillaient en plein accord comme une seule division.
J’ai
remarqué quelquefois avec quelle coordination et quelle efficacité
travaillaient (dans les pires conditions, sans avoir sous la main les
instruments indispensables, ne bénéficiant pas de points d’observation
avantageux ; pratiquement sans communications) les correcteurs du « Tsar
» et les artilleurs « d’Oplot. C’est justement là, à Chakhtersk que je
me suis souvenu soudain des lignes écrites par le poète et commandant
d’un peloton de mortiers, le lieutenant en second Mikhaïl Koultchitski,
mort en janvier 1943, lors de la libération de la région de Lougansk des
troupes fascistes :
« La guerre n’est pas du tout un feu d’artifice
Mais simplement un travail difficile… »
Les combattants « d’Oplot » et les soldats républicains du « Tsar »
faisaient leur travail d’une façon professionnelle et habituelle, sans
pathos et sans agitation, brisant l’encerclement de l’artillerie
ukrainienne autour de la ville, devinant les arsenaux et les dépôts de
munitions et de carburant de l’ennemi, organisant des feux d’artifice
des plus mortelles réserves à l’endroit même où elles étaient à la
disposition de l’ennemi… Et sauvant par là même et la ville de la
destruction complète et des dizaines et des centaines de vies parmi les
civils, auxquels ces obus étaient destinés. Car c’est précisément à
Chakhtersk que l’armée ukrainienne a utilisé pour la première fois dans
cette guerre le complexe tactique de missiles « Totcha –U », lancé par
la fusée qui a explosé sur un quartier résidentiel, creusant un cratère
de 15 m de diamètre et profond comme deux fois la taille d’un homme.
C’est là même, à Chakhtersk, que je me répétais d’autres vers connus du même poète :
« Foin des décorations
Pourvu que la Patrie
Eût ses Borodino quotidiens »
Oui, Chakhtersk, Snejnoïe, Thorez, Saur-Mogila, ce sont nos « Borodino
quotidiens ». Lors des combats de Chakhtersk plus de 120 unités de
technique ennemie ont été détruites en quelques jours, c’est notre Arc
du Donbass…
Le « Tsar » (en cela, il ressemble aussi à Strelkov)
est connu pour préserver ses combattants, il essaie de ne pas risquer
leur vie sans nécessité impérieuse… En lui le « commandant de brigade »
fait toujours bon ménage avec le « conseiller », « l’entraineur », qui
observe attentivement et protège les enfants sous sa responsabilité. ..
Et les combattants lui répondent par la même loyauté et le même amour
que lui prodiguaient (il n’y a pas si longtemps !) ses jeunes élèves de
la salle de sport de Slaviansk.
J’ai assisté deux fois à ses
négociations par téléphone avec le commandant de la 25° brigade
aéromobile de parachutistes ukrainiens. J’ai vu comme il lui était
difficile de ne pas exploser, de ne pas couper la conversation - non,
il n’avait pas le droit, il ne pouvait laisser libre cours à ses
sentiments, ses émotions : il était question d’un échange de prisonniers
et à toutes les exigences infondées, les conditions difficiles à
expliquer de ceux d’en face, il fallait répondre avec patience, retenue
et s’efforcer, en dépit de tout, de parler humainement. J’ai vu combien
cela lui était difficile, comme il cherchait ses mots, choisissait les
plus aptes à convaincre l’homme au bout du fil que les combattants
prisonniers chez eux devaient nous être rendus dans le même état que les
soldats ukrainiens que nous devions leur rendre, c’est-à-dire pas battu
à mort, comme ce fut le cas plus d’une fois, mais sous un aspect
normal, avec des plaies pansées, et, dans la mesure du possible, dans un
état psychique normal. C’étaient des conversations très difficiles, qui
s’interrompaient souvent à cause des bombardements de l’artillerie
ennemie ou d’une exigence absurde et hystérique inattendue de la part de
ceux d’en face, et chaque fois le « Tsar » reprenait avec patience et
presque tendrement (on aurait pu penser qu’il parlait à un vieil ami,
qui se trouvait à ce moment dans le malheur, peut-être à l’hôpital, et
avait besoin de plus d’attention et de soins particuliers) une autre
tournée de négociations…
On peut en raconter encore beaucoup sur
le « Tsar »… Mais revenons au début de cet article. Il a commencé par
les questions que les gens sont nombreux à se poser maintenant, en
Ukraine et en Russie : « C’est quel genre de type, ce Tsar ? » Cet
intérêt accru pour sa personnalité est compréhensible ; voici déjà
quelques jours que Valdimir Petrovitch Kononov (dit le « Tsar ») « en
lien avec le changement de poste d'Igor Strelkov » a été nommé ministre
de la Défense de la RPD.
Je pose cette question au nouveau ministre :
« Pour beaucoup, ici comme en Russie, le mouvement de libération du
Donbass est inséparable du concept de « l’armée de Strelkov ». Et les
soldats républicains eux-mêmes, revenus de Slaviansk (et c’est là le
noyau de l’armée de la DPR, la plus apte au combat, sa partie la plus «
aguerrie »), se nomment avec fierté les « hommes de Strelkov ». Nous
savons que de nombreux volontaires de diverses régions et de divers pays
viennent ici « rejoindre Strelkov », dans le but de devenir une partie
de cette légendaire « armée de Strelkov ». Que va-t-il se passer avec sa
nomination ailleurs et l’arrivée d’un nouveau ministre de la Défense :
resterons-nous des « hommes de Strelkov », ou bien sera-ce une nouvelle
armée, disons, « du Tsar » ?
Le ministre de la Défense de la RPD V. P. Kononov (« Tsar ») :
« Sans aucun doute, de par son esprit, ses tâches, l’armée de la RPD
reste celle de Strelkov. Igor Ivanovitch (Strelkov) reste toujours à nos
côtés ».
Youri Iourtchenko (« Henri »), correspondant de guerre.
Petition pour la libération de Youri :
M. Porochenko, Libérez Youri Iourtchenko!
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