vendredi 18 mars 2011

L'Amérique n'impressionne plus les Tunisiens

 Admirez la pétillance du regard de la secrétaire d'état

Sale temps pour la diplomatie occidentale en cette ère de Révolution en Tunisie. A la question posée par une consoeur à l'ambassadeur de France : "Quelle leçon la France ne nous donnera pas maintenant" (et qui l'a mis en rogne !). L'un de nous aurait pu, le 17 mars, si la conférence de presse avait eu lieu au ministère des Affaires étrangères, poser cette question à Madame Clinton : "Quelle menace nouvelle inventera l'Amérique pour tenir la Tunisie en laisse ?" [Une centaine de personnes opposées à la venue d'Hillary Clinton en Tunisie avait organisé un sit-in devant le siège du ministère des Affaires étrangères où des mesures de sécurité draconiennes avaient été mises en place, donnant lieu à des tensions entre les équipes de sécurité tunisiennes et américaines. La conférence a finalement eu lieu au siège du Premier ministre à la Kasbah après plus de trois heures de retard].


L'Oncle Sam a fabriqué Ben Laden et à ses yeux, Ben Ali "se justifiait" parce qu'il représentait "un rempart contre la mouvance intégriste ou ce qu'il  appelle le terrorisme". Et puis, les Tunisiens n'oublieront pas que Washington a pris son temps pour applaudir à la Révolution tunisienne. Et maintenant, que les choses se clarifient aux yeux de la Maison Blanche, Madame Clinton affirme "l'engagement américain à soutenir la transition démocratique tunisienne, politiquement et financièrement".

Politiquement, on sait que l'Amérique, pays d'un bipartisme de fait, serait très à l'aise  si une bonne centaine de partis politiques s'installaient sur l'échiquier au nom du respect des sensibilités. Et gare à écorcher les sensibilités religieuses ! Mais sur le plan financier, on ne sait pas vraiment comment vont s'y prendre les Américains.

Cela dit, la démarche américaine reste la même : sa diplomatie consiste immanquablement à faire brandir des menaces. Après Al-Qaïda, voilà que Hillary Clinton agite celle de Kadhafi. "La Tunisie sait très bien que si Kadhafi ne s'en va pas, il va très probablement créer des ennuis chez vous, en Egypte et à n'importe qui d'autre, c'est dans sa nature", a-t-elle déclaré sur Nessma TV. Cela ressemble a du chantage. C'est comme si elle demandait à la Tunisie - comme elle y avait fait allusion en Egypte [où Hillary Clinton s'est rendue le 15 et 16 mars]  - à aider à renverser Kadhafi. Et alors, on ne sait pas vraiment ce qu'est venue faire Madame Clinton. Que nous a-t-elle apporté ? A moins qu'elle ne soit venue prendre, chez nous, la température de la Libye. Quant à la parodie de sa conférence de presse, elle restera dans les annales. Bel échantillonnage de liberté d'expression. Il est vrai qu'elle ne pouvait pas bouger à son aise, comme quelques années en arrière, à Sidi Bousaïd, au centre Ettadhamen et à travers les associations mafieuses d'une certaine... Leïla Ben Ali.

courrier international

mercredi 16 mars 2011

Comment les soit disant gardiens de la liberté d’expression musèlent le messager

(JPG)
L’hypocrisie des USA et de la Grande Bretagne qui cherchent actuellement un prétexte pour envahir un autre pays arabe riche en pétrole, nous est familière.

Le colonel Kadhafi est "fou" et "assoiffé de sang" tandis que les auteurs de l’invasion d’Irak qui a coûté la vie à un million d’Irakiens, ceux-là mêmes qui ont kidnappé et torturé en notre nom, sont, eux, tout à fait sains d’esprit et pas le moins du monde assoiffés de sang et s’autoproclament une fois de plus les arbitres de la "stabilité".
Mais quelque chose a changé. La réalité n’est plus ce que les puissants décident qu’elle doit être. De toutes les révolutions qui secouent actuellement la planète, la plus intéressante est l’insurrection de l’information que Wikileaks a déclenchée. Ce n’est pas une idée nouvelle. En 1792, le révolutionnaire Tom Paine a alerté ses lecteurs sur le fait que leur gouvernement pensait "qu’il faut tromper le peuple et le maintenir dans une ignorance superstitieuse en brandissant quelque vision cauchemardesque". L’ouvrage "Les droits de l’homme" de Paine a été considéré comme une telle menace par les élites au pouvoir qu’elles ont ordonné à un Grand Jury qui délibère à huis clos de l’accuser d’être " un dangereux conspirateur et un traître". Il a été assez avisé pour aller se réfugier en France.
La Fondation pour la paix de Sydney a fait référence au calvaire et au courage de Tom Paine quand elle a remis à Julian Assange la médaille d’or australienne du prix des droits de d’homme. Comme Paine, Assange est un non-conformiste qui ne sert aucun système et qui est menacé par un grand jury qui délibère à huis clos, une instance sinistre à laquelle la Grande Bretagne a renoncé mais pas les USA. S’il est extradé aux USA, il peut très bien disparaître dans le monde kafkaïen qui a engendré le cauchemar de la baie de Guantanamo et qui accuse maintenant Bradley Manning, la source présumée de Wikileaks, d’avoir commis un crime passible de la peine de mort.
Si l’appel qu’a fait Assange devant la Cour britannique contre son extradition vers la Suède devait être rejeté, il serait probablement enfermé, une fois l’acte d’accusation émis, sans pouvoir communiquer et sans pouvoir bénéficier de la liberté provisoire sous caution, jusqu’à son procès à huis clos. L’accusation portée contre lui avait déjà été considérée comme irrecevable par un procureur respecté et elle n’a été relancée que lorsqu’un politicien de droite, Claes Borgstrom, a affirmé en public la "culpabilité" d’Assange. Borgstrom, un avocat, représente à l’heure actuelle les deux femmes concernées. Il a comme associé Thomas Bodstrom qui, quand il était le ministre suédois de la justice en 2001 a été impliqué dans le kidnapping de deux réfugiés égyptiens innocents par la CIA à l’aéroport de Stokholm. Plus tard, la Suède a été obligée de leur octroyer des dommages et intérêts en réparation des tortures qu’ils avaient subies.
Ces faits ont fait l’objet d’un communication au parlement australien de Canberra le 2 mars. En soulignant que pesait sur Assange la menace d’une énorme erreur judiciaire, l’expert responsable de l’enquête a mis en évidence que, selon les standards internationaux de justice, le comportement de certains officiels suédois pouvait être qualifié de "hautement inapproprié et répréhensible [et] ne permettrait pas un juste procès". Un ancien diplomate australien haut placé, Tony Kevin, a décrit les liens étroits qu’il y avait entre le premier ministre suédois, Frederic Reinheldt, et la droite républicaine étasunienne. Selon lui "Reinheldt et [George W. Bush] sont des amis". Reinheldt a attaqué Assange publiquement et a engagé Karl Rove, l’ancien copain de Bush, pour le conseiller. Tout cela augure très mal des chances qu’a Assange d’échapper à une extradition de la Suède vers les USA.
L’enquête australienne a été ignorée en Grande Bretagne où l’on a un faible pour la farce noire. Le 3 mars, le Guardian a annoncé que Stephen Spielberg rêvait de réaliser un "film à suspense dans le genre de "Tous les hommes du Président" à partir du livre "Wikileaks : Inside Julian Assange’s War on Secrecy" (la guerre intérieure de Julian Assange contre le secret). J’ai demandé à David Leigh qui avait écrit le livre avec Luke Harding, combien Spielberg avait payé le Guardian pour les droits d’auteur et combien il comptait gagner personnellement. "Je n’en ai pas la moindre idée" m’a répondu, à ma grande surprise, "le directeur d’enquêtes" du Guardian. Le Guardian n’a pas donné un sou à Wikileaks pour le trésor de fuites que ce dernier a trouvé. C’est pourtant Assange et Wikileaks -et pas Leigh ni Harding- qui sont à l’origine de ce que le directeur du Guardian, Alan Rusbridger, appelle "un des plus grands scoops journalistiques des 30 dernières années".
Le Guardian ne cache pas qu’il n’a plus besoin d’Assange. C’est un cowboy solitaire incapable de s’intégrer au monde du Guardian et qui s’est révélé un négociateur exigeant et insociable. Et courageux. Dans l’histoire autocentrée que le Guardian écrit dans ses colonnes, Assange est amputé de son l’extraordinaire courage. Il devient une personne sans importance qui fait sourire, un "australien bizarre" dont la mère "a des cheveux crépus" et que le Guardian insulte gratuitement en le traitant de "sans coeur" et de "personne perturbée" qui "a des tendances autistiques". Comment Spielberg décrira-t-il l’assassinat de ce personnage infantile ?
Dans l’émission Panorama de la BBC, Leigh s’est empressé de colporter des ouï-dire selon lesquels Assange se ficherait de mettre en danger les gens dont les noms figurent dans les fuites. Par ailleurs Assange a catégoriquement démenti en les qualifiant de "complètement fausses dans la lettre et dans l’esprit" les allégations selon lesquelles il se serait plaint d’une "conspiration juive", allégations qui ont suivi sur Internet le torrent d’inepties qui en faisait un agent du Mossad.
Il est difficile de décrire, et encore plus d’imaginer, le sentiment d’isolement et l’impression d’être assiégé que doit avoir Julian Assange qui d’une manière ou d’une autre paie le prix fort pour avoir déchiré la façade du pouvoir cupide. Le cancer ici n’est pas l’extrême droite mais le manque de respect pour la liberté d’expression de ceux qui en gardent les frontières. Le New York Times est celui qui a le plus déformé et censuré le matériel de Wikileaks. "Nous allons remettre tous les câbles à l’administration" a dit Bill Keller, le directeur. Ils nous ont convaincus qu’il serait sage de retraiter certaines informations". Dans un article Keller insulte personnellement Assange. A l’école du journalisme de Columbia, le 3 février, Keller a dit sans détour qu’il serait dangereux de publier d’autres câbles car cela pouvait causer une "cacophonie". Le garde-barrière a parlé.
L’héroïque Bradley Manning est obligé de rester nu en pleine lumière sous l’oeil des caméras des caméras 24 heures sur 24. Grey Barns, le directeur de l’Alliances des avocats australiens a dit que les craintes de Julian Assange de "se retrouver dans une prison étasunienne de haute sécurité et d’y être torturé" étaient fondées.
Qui partagera la responsabilité d’un tel crime ?

John Pilger

Traduction : Dominique Muselet

jeudi 10 mars 2011

Todd Chez Taddei (encore!)

Ce soir Fred Taddei reçoit une fois de plus Emmanuel Todd dans Ce soir ou jamais sur France 3 (aux alentours de 23h).

A vos lucarnes magiques!

lundi 7 mars 2011

Todd chez Schneidermann


"Pour la modernisation d'une société, l'islam n'est pas le problème"(Todd)

Et si tout s'expliquait par la démographie ? Et si le taux de fécondité, le taux d'alphabétisation et le taux de mariages entre cousins expliquaient les révolutions arabes ? C'est la thèse, assez peu romantique, mais séduisante, développée par l'historien et démographe Emmanuel Todd dans un livre coécrit en 2007 avec Youssef Courbage, Le Rendez-vous des civilisations (éd. du Seuil). Relu à la lumière des événements de ces derniers mois, l'ouvrage est stupéfiant. Cette semaine, Emmanuel Todd est sur notre plateau pour discuter de ses théories et analyser les mutations en cours du monde arabe.


L'émission est animée par Daniel Schneidermann, et réalisée par François Rose et Dan Israel.

Chroniqueurs : Didier Porte, Anne-Sophie Jacques et La Parisienne libérée


Arret Sur Images

mardi 1 mars 2011

Tom Engelhardt : Le déclin à l’américaine dans un monde nouveau



Il faut lire l'article de l'excellent Tom Engelhardt dont voici la conclusion :

Nous ne sommes pas les Bons

Imaginez ceci : pour la première fois dans l’histoire, un mouvement d’Arabes inspire les américains du Wisconsin et peut-être d’ailleurs. En ce moment même, il y a quelque chose de nouveau sous le soleil et ce n’est pas nous qui l’avons inventé. Attention, respirez un bon coup avant de lire ce qui suit : nous ne sommes même pas les Bons de cette histoire. Les Bons étaient ceux qui réclamaient la liberté et la démocratie dans les rues du Moyen orient, tandis que les Etats-Unis se livraient eux à des numéros indécents de "déséquilibristes" en faveur de ces voyous que nous avons soutenus pendant si longtemps au Moyen orient.

L’histoire change avec une telle ampleur que tous les événements majeurs des dernières années du siècle américain – la Guerre du Vietnam, la fin de la Guerre Froide, et même les attentats du 11/9 – risquent de se voir éclipsés par les événements en cours. Pourtant, à l’intérieur de la chambre acoustique de Washington, les esprits réagissent au ralenti. Pendant ce temps, notre pays malheureux, désorienté et dérangé, avec ses infrastructures vieillissantes qui tombent en ruines, représente de moins en moins un modèle pour quiconque dans le monde (mais ça, vous ne le sauriez que de l’extérieur).

Insensible aux événements, Washington a clairement l’intention de poursuivre ses guerres et fortifier ses bases militaires permanentes, provoquant des rejets et des déstabilisations encore plus forts et encore plus nombreux, jusqu’à ce qu’il se consume de l’intérieur. C’est cela la définition du déclin à l’américaine dans un monde nouveau et imprévu. Oui, les crocs sont peut-être plantés dans la jugulaire mais n’en déplaise au général Petraeus, il reste encore à savoir quels crocs et dans quelle jugulaire.

Tandis que le soleil se lève sur le monde Arabe, l’obscurité tombe sur l’Amérique. Dans la pénombre, les Etats-Unis continuent de jouer les cartes qu’ils se sont distribuées eux-mêmes, parfois en trichant, alors même que les autres joueurs sont en train de quitter la table de jeu. Pendant ce temps, on entend au loin les hurlements. L’heure du festin a sonné et l’odeur du sang plane dans l’air. Alors, gare !

Tom Engelhardt

Lire l'article en intégralité sur : Le Grand Soir

jeudi 24 février 2011

Youssef Courbage : « Les sociétés arabes sont sorties de leur repli »

ENTRETIEN - Youssef Courbage, démographe, coauteur avec Emmanuel Todd d’un essai sur l’évolution des sociétés arabes (Le rendez-vous des civilisations. Seuil), analyse les ressorts profonds des révoltes actuelles. 

TC : Avez-vous été surpris par ces mouvements de révolte dans le monde arabe ?

Youssef Courbage : J’ai été surpris par le fait que cela se passe maintenant et que ce soit la Tunisie qui mette le feu aux poudres. Néanmoins, cela devait arriver. D’après les analyses que j’ai développées avec Emmanuel Todd, le processus qui s’est déroulé en Europe à partir du XVIIe siècle puis qui s’est généralisé au monde entier – la Chine de 1949, la Russie de 1905 et de 1917 – ne pouvait épargner un monde arabe qui connaît, depuis 30- 40 ans, exactement les mêmes transfor­mations démographiques, culturelles et anthropologiques que l’Europe à partir du régime de Cromwell, en Angleterre, puis la révolution française de 1789. Il n’y a pas de raison que le mon­de arabe soit une exception. Penser le contraire, c’est être essentialiste, c’est-à-dire estimer qu’il y a une nature arabe ou musulmane rétive aux progrès de l’humanité. Ce n’est pas mon cas.

Quelles sont ces transformations ?

Une progression de l’éducation, pour les garçons puis pour les filles. Vous avez aujourd’hui une majorité de jeunes alphabétisés, sachant lire et écrire. Découle, notamment, de cette éducation, un contrôle de la na­talité par l’utilisation des moyens de contraception, et donc une baisse du taux de fécondité, tombé à une moyenne de deux enfants par femme, dans les pays arabes les plus avancés, au Maghreb. On a pu constater aussi une baisse de l’endogamie avec, en Tunisie par exemple, une chute des mariages entre cousins germains.

À partir de quand peut-on dater le début de ces transformations ?

À l’exception des Libanais chrétiens qui ont bénéficié de la présence des missions chrétiennes et de leurs universités dès le XIXe siècle, le monde arabe a globalement commencé à basculer, c’est-à-dire à avoir une élévation du taux d’instruction et une baisse de la féc­ondité, à partir des années 1960 pour les pays les plus avancés.

Quel a été l’élément déclencheur de ces transformations ?

C’est une volonté politique. Pour certains pays comme la Tunisie sous le ré­gime de Bourguiba, il y avait une volonté de modernisation, d’accès à l’en­seignement aussi bien pour les garçons que pour les filles. Au Maroc c’était le cas des premiers gouvernements de l’indépendance qui avaient fait de l’éducation leur priorité, avant qu’on y mette un bémol parce qu’elle pouvait remettre en question les hiérarchies politiques. Jusqu’à l’avènement de Mohammed VI, les hautes instances du pouvoir ont parfois bloqué l’avancée de l’éducation. Ce qui explique aujourd’hui le retard important du Maroc en matière de scolarisation, surtout des filles et dans les milieux ruraux. Ensuite, cela dépend aussi des moyens dont dispose chaque pays. Les Etats du golfe persique, dont l’Arabie saoudite, grâce à leurs gros revenus pétroliers, peuvent se permettre un enseignement non seulement généralisé mais de  qualité.

En quoi ces transformations peuvent être annonciatrices d’une révolution ?

L’endogamie, c’est-à-dire l’étanchéité du groupe familial, entraîne la fermeture des groupes sociaux sur eux-mêmes et la rigidité des institutions. Quand elle devient moins endogame, une société s’ouvre vers l’extérieur et est donc potentiellement plus propice à se révolter quand elle est gouvernée par un despote. La scolarisation de masse et la baisse de la natalité peuvent aussi indirectement provoquer une prise de conscience et des révoltes. Ces deux facteurs aboutissent souvent à un bouleversement de la cellule familiale, de manière positive ou négative.

Positive, car le fait de limiter sa descendance permet de mieux soigner ses enfants, de mieux les nourrir, de mieux les scolariser et plus longtemps. Ainsi, dans une famille restreinte, modèle vers lequel la famille arabe et musulmane s’achemine, les interactions père-mère, parents-enfants, deviennent plus démocratiques, plus libres, et ceci ne peut avoir qu’un impact positif au plan global.

Négative, car à partir du moment où vous faites cohabiter un enfant instruit et un père analphabète qui détient le pouvoir du fait que toutes ces sociétés sont plutôt patriarcales, le mélange devient explosif. Et les troubles à l’intérieur de la famille ne peuvent que se traduire par des trou­bles à l’échelle de la société.

Donc d’un certain point de vue, le fait de passer de l’instruction majoritai­re des garçons à l’instruction majoritaire des filles, à l’éveil de la conscience, à la sécularisation des sociétés, à la baisse de la natalité, favorise la transition démocratique.

C’est une lecture des événements que l’on voit peu dans les médias…

Oui, la lecture faite par les médias est essentiellement politique et socio-économique. Et, à mon avis, incomplète. La presse a aussi beaucoup insisté sur le rôle d’Internet, de Facebook et Twitter, faisant de ces événements une révolution « gadget ». Il ne faut pas exagérer, internet n’a été qu’un instrument de ces révolutions, pas la cause. On a aussi exagéré le caractère « jeuniste ». Il est vrai que les jeunes universitaires au chômage étaient évidemment plus révoltés que les autres, mais quand vous regardez les photos, du Maroc au Yé­men, vous voyez que toutes les tranches d’âge et les deux sexes sont représentés. Donc, en aucun cas, on ne peut en faire une révolution de jeunes.  De même, ce n’est pas une révolution islamique comme le sous-entendent certains. Au contraire, je crois que cette lame de fond est essentiellement d’origine séculière et laïque.

La propagation de la révolte dans le monde arabe peut donner l’impression de so­ciétés similaires...

Il y a des points communs entre ces sociétés : une majorité de musulmans, une culture arabe identique, une patrilinéarité du Maroc jusqu‘à l’Irak, une transition démographique même dans les pays les plus retardés comme le Yémen. Mais il ne faut oublier que si les grandes tendances sont les mêmes, chaque pays a ses spécificités.
On parle de printemps du monde arabe, mais dans certains pays, les réalités locales peuvent bloquer la révolution. Si des pays considèrent, par exemple, qu’ils sont en but à un facteur extérieur, comme la menace israélienne pour les Palestiniens. Autre facteur, l’hétérogénéité des sociétés. À Bahreïn, vous avez le clivage chiites/ sunnites, de même qu’en Syrie, au Liban… En Tunisie, il y a très peu de musulmans autres que sunnites, très peu de berbérophones, peut-être 5%, une particularité qui a pu faciliter la révolution. On en dirait pas autant de pays comme l’Irak , le Liban, la Syrie ou la Jordanie divisée sur l’origine palestinienne ou transjordanienne. Une société hétérogène peut constituer un facteur de retard pour cette révolution en cours.
Il faut prendre aussi en compte la liberté de la presse, même relative, dans certains pays, la possibilité d’émigrer, la tendance à relativiser, parfois par l’humour, qui sont autant d’exutoires pour le peuple et de soupapes de sécurité pour le régime.

Peut-on parler de l’émergence d’une identité arabe ?

Ce n’est pas aussi simple que cela. La solidarité arabe joue parce que toutes ces populations, quelles que soient leurs religions, se sentent arabes. Mais il y a aussi un patriotisme local. Aujourd’hui, les Tunisiens tirent une très grande fierté du fait qu’ils ont été les premiers à déclencher le processus, alors que les Égyptiens considèrent, eux, que leur ré­volution est avant tout égyptienne, et que c’est elle qui va être porteuse de changements dans le monde arabe. Donc vous avez quelque chose d’assez ambivalent : une identité arabe, un nationalisme arabe qui a émergé à la faveur des révolutions mais aussi un patriotisme strictement tunisien, algérien, marocain…

Par Benjamin Seze
Temoignage Chretien

jeudi 17 février 2011

Les vicissitudes de la liberté d'expression (en Iran, en Egypte et en France)

Pour avoir manifesté contre Ahmadinejad, Clotilde Reiss avait été arrêtée en Iran, puis libérée et élevée aussitôt au rang d'héroïne de la liberté par qui-vous-savez.
Ce prof du lycée français du Caire, lui, s'il n'a point été inquiété par le pouvoir égyptien après avoir manifesté son hostilité à Moubarak, a été rapatrié et sanctionné par l'administration française.

Il est vrai que la teneur de son message au président égyptien a pu être mal interprétée par le Raïs français...

Non?

mardi 15 février 2011

Iwatch : Le triomphe du système carcéral panoptique


Le Monde libre selon Attali
envoyé par oligarchie. - Gag, sketch et parodie humouristique en video.

Pour ceux qui ne sont pas encore convaincus que le système "Obama", c'est encore pire que le système "Bush", le visionnage de cette vidéo publicitaire est indispensable.

Le message : la surveillance généralisée, c'est cool.

PS : Le système carcéral panoptique de Bentham

PPS : à lire "American Parano" et "L'imposture américaine" de Jean-Philippe Immarigeon

mardi 8 février 2011

Rachid Tlemçani : «La culture de l’émeute est la seule expression politique audible»

Le quotidien algérien El Watan publie un passionnant entretien avec le politologue Rachid Tlemçani à propos du mouvement insurrectionnel qui secoue le monde arabe :

- Des manifestations se sont propagées rapidement dans plusieurs pays arabes : Tunisie, Algérie, Egypte, Jordanie, Yémen et Soudan. Quel est votre éclairage sur cette onde de choc qui a surpris tout le monde ?


Rappelons tout d’abord qu’au début des années 1990, l’empire communiste, sous la houlette de l’URSS, s’était brutalement effondré sous la pression de la rue. En quelques mois, des régimes honnis et usés jusqu’à la corde disparaissaient les uns après les autres. L’effondrement du Mur de Berlin avait surpris tout le monde, à l’Est comme à l’Ouest. Même les experts, animés par un anti-stalinisme viscéral, ont été pris de court par ce vent de liberté. Personne n’avait pensé que la rue pourrait un jour faire tomber le système totalitaire. La succession de révolutions en Europe de l’Est, survenue après la chute de dictatures militaires sud-américaines, avait conduit à conclure hâtivement que la région du MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) ne connaîtra pas de mouvement démocratique. Les sociétés arabes sont trop archaïques et amorphes pour se révolter contre l’ordre autoritaire des maréchaux, généraux militaires, rois, princes et darwiches. Le changement politique ne pourrait venir donc que de la communauté internationale. Dans cette perspective, le président George Bush a mis en place, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, une politique «tout sécuritaire» pour démocratiser les pays arabes. Comme premier bilan en Irak, un million de personnes tuées, 3 à 4 millions de déplacés et un pays ruiné par une guerre asymétrique de plusieurs années. L’exception arabe est rapidement devenue un élément fort dans la théorie de la transition démocratique. Cette théorie faite d’un tissu de présomptions et de données statistiques erronées fut rapidement adoptée par les élites arabes, elles ont même amplifié son discours idéologique.



- Comment expliquez-vous que les populations sortent soudainement dans les rues en bravant l’état de siège et le couvre-feu ?
Le mur de la peur n’est-il pas tombé brutalement ?



Ces derniers temps, des milliers de manifestants envahissent spontanément chaque jour les rues dans les pays arabes. Ces événements ne sont, selon Noam Chomsky, comparables nulle part ailleurs. Ils revendiquent clairement une justice sociale, des libertés, de la dignité, la fin du règne de la hogra. Le pouvoir des kleptomanes est de plus en plus contesté et rejeté dans sa totalité. Marginalisée, représentant plus de 70% de la population, la jeune génération s’est accaparée de l’espace public sans demander l’autorisation aux bureaucrates. Les populations n’ont plus peur du régime policier et corrompu, l’abus d’obéissance à un pouvoir arbitraire s’est transformé soudainement en révolte. La peur a changé de camp, la nomenklatura a commencé en catimini à évacuer sa progéniture à l’étranger. Ce mouvement démocratique fera tomber inéluctablement ces régimes un à un plus tôt que l’on ne l’avait imaginé. Cette onde de choc n’est ni une colère ni une révolte, c’est un mouvement révolutionnaire qui s’est mis en branle ces dernières années. On est objectivement devant un processus dans le sens classique du terme. C’est la première fois dans l’histoire qu’une révolution sociale est en marche dans le monde arabe et dans l’ensemble du monde musulman. Ce mouvement spontanément initié par les jeunes, les exclus, les marginaux et les laissés-pour-compte de l’économie de bazar a rapidement fédéré les couches moyennes citadines en un élan patriotique. Ce mouvement conduira inéluctablement les pays arabes à la modernité, en opposition aux tenants qui prédisaient «le choc de civilisations». Comme revendication immédiate, ce profond mouvement réclame, tout simplement, le départ des chefs d’Etat élus pourtant «démocratiquement» à la suite de scrutins supervisés par la communauté internationale. Comme en Tunisie, il n’y a pas eu de slogans anti-occidentaux et anti-Israéliens en Egypte et ailleurs. Le slogan mobilisateur de la révolution tunisienne, «Dégage», en s’adressant au président Zinedine Ben Ali, fut spontanément adopté par la rue arabe. Comme Emmanuel Todd le soutient, la Tunisie contribuera à faire passer le monde arabe de l’autre côté du miroir et rendre caduc le sempiternel discours sur l’incapacité structurelle des pays arabes à devenir des démocraties. La refondation des relations internationales est mise en place avec la participation cette fois-ci des pays arabes. (...)

...Lire la suite sur EL WATAN

mercredi 2 février 2011

Irritation au chateau : Taddeï invite encore Todd!


L’Egypte, la fin de la crise de l’euro, Chirac est-il malade, la grève des CRS, autant de sujets que Frédéric Taddeï abordera avec ses invités ce soir, le politologue Emmanuel Todd, l’avocat Laurent Cohen-Tanugi, l’historien Jean Tulard, le directeur de la Fondation Jean-Jaurès Gilles Finchelstein, l’assistante parlementaire Paola de la Baume, les journalistes Diane Ducret et Olivier Jay, l’animateur Yassine Belattar :

Ce soir ou jamais

Taddeï défie le pouvoir après les menaces émanant de l'Élysée contre son émission où Emmanuel Todd (ainsi que Stephane Hessel et Alain Badiou) serait trop souvent invité au grand déplaisir de qui-vous-savez.
Profitez-en, il se pourrait bien que l'émission disparaisse bientôt...